Chapitre
V
Le couloir me paraissait interminable. Essoufflé, je m’arrêtais et repris ma respiration en m’appuyant contre le mur, entre deux tableaux, la main de Sayuri, toujours serrée dans la mienne. Mon cœur battait à toute allure. Le jeune serviteur avait l’air terrorisé et des larmes coulaient le long de ses joues. Sayuri le serra contre elle avec son bras libre et essayait de le rassurer en lui parlant de sa douce voix. Enfin, elle se tourna vers moi.
_ Adrien je…
Elle se tue. Je ne dis rien.
_ Je suis désolée… termina t elle.
Les yeux rivés au sol je restais totalement muet, une foule de questions se bousculaient dans ma tête, je n’arrivais plus à réfléchir. Soudain, Sayuri se dressa devant moi et me força à la regarder dans les yeux.
_ Adrien écoute-moi !
Silence.
_ Tu sais, cette histoire d’élu dont t’a parlé le seigneur Durtane, je crois que je la connais…
Silence attentif.
_ Yvan m’en parlait souvent.
Silence. Une plaie se rouvre.
_ En fait, il me la chantait… fit elle avec un sourire. Il disait que c’était moi qui lui avais raconté et qu’il en avait fait une chanson. Ce n’est pas vrai évidemment, je ne la connaissais pas avant, mais je suis sa muse.
Silence. Les questions fusent à nouveau.
_ Adrien, toi tu es le plus important des élus n’est ce pas ? Le scelleur du feu il me semble.
Scelleur… du feu ? Silence.
_ Et Yvan est aussi un élu pas vrai ? Et Arilia aussi, le destin ne vous a pas réunis pour rien, j’ignore qui est le quatrième, mais je suis sûre que…
_ Tais-toi !
Ce qu’elle fit en écarquillant les yeux. Je ne voulais pas savoir, je ne voulais plus savoir, je voulais qu’elle et ces maudites questions qui m’encombraient l’esprit se taisent et me fiche la paix. Je ne voulais plus rien entendre, je ne voulais plus rien avoir à faire avec cette quête, ni avec ces elfes, ni avec ces dragons et autres créatures grotesques et incongrues. Je voulais oublier et que tout redevienne comme avant. La rage me serrait la gorge, j’ignorais pourquoi. Ces derniers temps, je me savais irritable et je me mettais en colère sans raison véritable. Je le savais, mais je ne pouvais me contrôler. Je bouillais intérieurement et en silence.
_ Adrien… Je me doute bien que ce n’est pas facile tout ça, mais tu dois te dire que tu n’es pas seul, il y a Arilia et Yvan pour t’aid…
_ Yvan est mort !!!
Je venais de crier cela sans le vouloir. Sayuri se tu et ouvrit de grands yeux terrifiés. Je ne savais plus quoi dire pour réparer mon erreur. Je partis, en colère contre moi-même et contre le monde entier.
De ses ailes puissantes, la dragonne décolla avec souplesse et s’éleva dans les airs à une vitesse vertigineuse, puis elle descendit en pique vers l’étang dans la clairière au pied des Monts Calarius où j’avais laissé mon cheval. Alors que je me cramponnais à son encolure de toutes mes forces pour ne pas tomber, je repensais à ce que Tiqui m’avait dit lorsqu’elle m’avait retrouvé en train de passer mes nerfs et de déchirer mes mains à grands coups de poings sur un rocher à l’arrière du château. Elle s’était approchée, le regard triste mais l’allure toujours fière et m’avait parlé avec douceur et chaleur de sa voix aux vertus apaisantes :
_ Prince, tu ne devrais pas te mettre dans des états pareils, tu devrais garder ton calme.
_ Garder mon calme ! Facile à dire, c’est pas toi qui t’es vu devoir entendre les dernières paroles d’un homme à l’agonie et qui te sens encore plus coupable que jamais de n’avoir rien pu faire pour l’aider ! Ce n’est pas toi à qui l’on a confié de protéger de sa vie un pays entier à ta naissance sans avoir demandé ton accord ! Ce n’est pas toi qui a laissé mourir ton meilleur ami, ce n’est pas toi qui as appris que tu n’étais pas ce que tu as toujours cru être, ce n’est pas toi qui as frappé la seule personne que tu ais jamais aimé en te faisant ainsi haïr par elle, ce n’est pas toi qui l’as abandonnée seule avec un inconnu, ce n’est pas toi qui viens d’annoncer de la manière la plus brutale et détestable qui soit à une presque sœur que l’homme qu’elle aimait et qu’elle devait épouser est mort ! Ce n’est pas toi qui as toutes ces responsabilités et toute cette culpabilité qui pèse sur tes épaules, alors que crois tu ! Qu’il est si simple que cela de conserver son calme, qu’il faut que je fasse comme si de rien était et que je continue à poursuivre mon chemin et à ignorer les souffrances que j’inflige aux autres ?
La dragonne s’était assise à coté de moi et m’avait contemplé de son regard profond tout au long de ma tirade en m’écoutant attentivement. Lorsque j’eus fini, elle me répondit d’un ton lisse en continuant de me fixer :
_ Ce serait peut être mieux, mais je n’estime pas non plus que cela soit une bonne idée. Mais t’énerver ainsi ne t’aideras pas à remettre tes idées en ordre et à penser positivement. Tu devrais d’abord commencer à réfléchit posément. Tu n’es responsable ni de la mort du Seigneur Durtane, ni de celle de ton ami, le premier étant condamné depuis près de mille ans et le second s’étant lui-même jeté dans la gueule du loup, si je puis dire.
_ Comment sais tu cela ? Tu es comme Amiss, tu es de mèche avec lui toi aussi tu l’as vu mourir, à moins que ça ne soit toi le dragon qui l’a tué !
_ Nenni jeune Prince, je ne connais pas cette personne dont tu me parles, et je ne suis qu’un dragon gardien des tours, je suis incapable de cracher la moindre flamme ! Lors de mon voyage avec Sequin à la recherche de sa vénérable sœur, nous avons eu vent de vos ennuis, les bruits courent vite de la ville aux villages alentours, nous avons fouillé tout le pays nous avons donc entendu beaucoup d’histoire.
_ C’était ma faute, je n’ai pas su le retenir !
_ On ne peut empêcher un homme de suivre son destin.
_ Quel destin ? Je ne crois pas à ces choses là moi, le destin nous en sommes maîtres, personne ne le trace pour nous !
_ C’est une bonne chose que tu penses de cette manière, cela t’aidera grandement à avancer.
_ A avancer ? A avancer quoi ? Cette quête que tout le monde semble avoir connue avant moi ?
_ Oui.
_ Mais pourquoi me l’a t on confiée ? Pourquoi moi ? Suis je vraiment capable de la mener à bien ?
_ Oui. C’est pour cela que l’on te la confiée, car tu es le seul à pouvoir arriver au bout !
_ Mais et les autres ? J’ai besoin d’eux pour y arriver non ?
_ Pour retrouver nos quatre seigneurs, je pense qu’il n’est pas nécessaire d’avoir les autres à ton coté, mais une fois que vous les aurez tous retrouvés, alors tu devras rejoindre tes compagnons car tous avez besoin les uns des autres, une fois réunis, vous ne devrez plus jamais être seuls, c’est important !
_ Alors quelque part, tout Artang est entre mes seules mains ?
_ Oui, sans toi, le principal élu, le plus grand des quatre, rien ne pourra être fait ! C’est en toi que réside l’avenir et la survie de notre royaume !
Après cela j’avais gardé le silence, je préférais ne pas encore donner de décision publiquement bien qu’au fond de moi les choses étaient claires, mon père savait tout cela est avait placé toute sa confiance en moi, et tous les membres du peuple des elfes aussi, et probablement bien d’autres personnes qui n’étaient pas sans savoir qui j’étais réellement. Tiqui m’avait conduit jusqu’à la grande esplanade, une gigantesque plaque de marbre creusée à même la roche dans l’aile Ouest du palais. De là, on dominait absolument tous les Monts Calarius, on apercevait même tout en bas, logé au creux des pics rocheux la ville de Valennes reste du territoire gouverné par le Seigneur Durtane. C’était de là que les dragons du château et des gens venant en ces lieux sortaient et rentraient. Il y avait des dragons de toutes tailles et de toutes couleurs, tous très différents des uns des autres, mais aucun n’était plus grand que Tiqui.
_ Les dragons des tours, m’expliqua t elle lorsque je lui avais demandé les raisons de la petitesse de ces créatures, sont de tout petits dragons, c’est important car un grand dragon aurait beaucoup de mal à se déplacer au milieu de nombreuses tours ou de pics et montagnes sans s’y briser les ailes, mais nous sommes aussi de très bons combattants, comme je te l’ai dit, nous ne pouvons pas cracher de flammes, mais nous avons des griffes et des crocs solides, et les plus vieux d’entre nous sont capables de régurgiter des jets d’acier !
J’appris un peu plus tard par l’un des cavaliers qui harnachait un dragon aux écailles d’un vert émeraude que Tiqui était l’un des plus grands dragons de son espèce. Les dragons des tours naissaient au même moment que la personne qui deviendrait son compagnon, ils devenaient adultes à partir de l’âge de 20 ans et ne grandissaient plus après. Ils étaient liés éternellement à leurs maîtres et leur offraient une vie plus longue que celle d’un humain normal, mais aucun de ces gens ne pouvaient vivre aussi longtemps qu’un elfe. Lorsque l’humain compagnon venait à mourir, son dragon devenait alors libre et s’en retournait en général vivre à l’état sauvage. J’appris aussi que Tiqui était la sœur de Tarkane et qu’il y avait une lignée de dragons par famille, lorsque qu’un humain s’éprenait d’une personne ayant elle aussi un dragon, son compagnon s’éprenait de celui de l’aimé de son maître. Après avoir fait le tour de l’esplanade et appris tant de choses auprès des dragons et des dragonniers comme il convenait à mon avis de les appeler, je rejoignis Tiqui qui m’attendait pour me ramener auprès de mon cheval afin que je puisse reprendre mon chemin. Mais lorsque l’on atterrit auprès de l’étang où je l’avais laissé, une bien mauvaise surprise m’y attendait. Flèche avait disparut. Tandis que j’appelais ma monture au travers de la clairière, la dragonne renifla le sol et me fit part de ses découvertes :
_ Il y a plusieurs odeurs différentes ici, toutes inhabituelles.
_ Quel genre d’odeur ?
_ Il y a la tienne, très indistincte, puis celle de ton cheval.
Elle se déplaça un peu en suivant son flair.
_ Elle est plus intense ici, et il y a aussi cette odeur nauséabonde, et… Des traces de luttes !
Je m’approchais et constatais la chose, le sol avait été piétiné par les sabots d’un cheval, sans aucun doute possible ceux de Flèche, mais aussi par des pattes curieuses un peu griffues, et certaines traces semblaient celles de minuscules bottes.
_ De quoi s’agit il ?
_ Des trollotins, à n’en pas douter… Mais je me demande comment c’est possible, ces créatures ne sortent jamais de la Forêt Obscure là bas, au pied du Mont Rapace, et encore moins de jours, ils haïssent la lumière !
_ Qu’est ce qui a pu les pousser à sortir alors, et… Pour capturer un cheval ?
_ Je ne sais pas, avais tu laissé quelque chose de spécial dans tes fontes ?
Je réfléchis.
_ Non, il ne me semble pas, il n’y avait que quelques vêtements et deux ou trois petits objets sans importances…
_ Réfléchis bien s’il n’y avait rien qui puisse intéresser ces bestioles !
_ Ca dépend, quels sont les centres d’intérêt de ces euh… Choses ?
_ Je ne sais pas, du métal rare ou précieux, à moins que ton cheval ne soit magique.
_ Flèche ? Non il est docile, mais il n’a rien de magi… Attends un peu je crois savoir ce qu’ils sont venus chercher !
_ De quoi s’agit il ?
_ Une épée ! Une épée très précieuse, je ne m’en servais pas, j’avais la vieille que m’avait offerte mon percepteur. Bon sang, cette épée était mon héritage, c’est mon père qui me l’a confiée lors de mon départ ! Je ne peux pas me l’être fait voler ! Il faut que je la retrouve absolument ! Elle est terriblement précieuse !
_ Alors pars la récupérer au plus vite, les trollotins sont des forgerons des ténèbres, s’ils cette épée les a attirés c’est qu’elle est très particulière, les dieux seuls savent ce qu’ils pourraient en faire !
_ C’est l’épée de Falandel, elle est elfique, évidemment, pourquoi n’y ai je pas réfléchis plus tôt, elle a sûrement des vertus magiques ! Toi pars rejoindre les tiens, je te remercie, mais à partir de là, je continuerais seul !
_ Non, je t’attends ici, il y a là d’autres odeurs qui me perturbent, je ne reconnais pas leur genre et elles ne mènent nulle part. Je veillerais à ce que ce ne soit pas des ennemis !
_ D’accord, alors je ferais vite !
_ Appelle-moi si tu as besoin de mon aide !
_ Oui.
Sans perdre un instant, je courus vers la Forêt Obscure, je devais à tous prix récupérer mon épée, elle était mon héritage, et si mon père me l’avait confié en toutes connaissances de cause, c’était certainement parce que j’en aurais eu besoin.
La noirceur des lieux était incroyable, bien qu’il fasse plein jour en dehors du bois, à l’intérieur, la nuit régnait. Décontenancé par la soudaine obscurité qui m’avait surpris dès les premiers arbres, je cherchais un moyen de m’éclairer.
Voyons voir, pas de torches, ni lanterne et encore moins lampe à huile… Comment vais je faire ? Je dois impérativement retrouver cette épée !
Mes pensées étaient un peu en désordre et je n’arrivais pas à me calmer. Je réfléchissais à toute allure sachant que mon épée auraient put être fondue dans la forge de ces abominables petits êtres à n’importe quel moment et qu’il fallait agir rapidement.
On se calme, il y a forcément une solution… Mais oui ! C’est évident, pourquoi n’y ai je pas pensé plus tôt ?
Une idée pleine de bon sens à mes yeux venait de fuser dans mon esprit. Je me concentrais, cherchant dans ma mémoire les quelques mots elfiques que je connaissais. Mais j’avais beau chercher, je ne trouvais rien, impossible de me souvenir de quoi que ce soit.
C’est pas vrai ! Je suis un elfe ou pas ! Je dois au moins connaître quelque chose !
_ Bon sang ! Si vous m’avez fait naître elfe, donnez-moi donc ce que je suis sensé posséder ! criais-je en levant la tête au ciel sans trop espérer une réponse.
Mais soudain, un éclair traversa mon regard et je sentis comme un coup violent à l’arrière de mon crâne. Pris d’une douleur fulgurante, je m’effondrais au sol en me tenant la tête. Dans d’affreuses souffrances, je sentis mon corps et mon esprit se métamorphoser par endroits, comme si quelqu’un était en train de me remodeler. Mes oreilles commencèrent à s’étirer, tant et si bien que j’eux le sentiment qu’on me les arrachait. Puis, mes muscles se mirent à me torturer, ils devinrent plus forts et plus souples, ils me tiraient en tous sens et mon cœur battait anormalement fort. Mes sens se développèrent aussi soudainement que le reste de mon corps, ainsi, je perçus des sons et des odeurs que je n’avais encore jamais connu. Mon corps tout entier était en train de se transformer, mais ce qui me surpris le plus, ce fut les changements qui s’opéraient dans ma tête. Des images que je n’avais jamais vu surgissaient devant mes yeux comme de vieux souvenirs qu’on se remémore, mais de manière plus douloureuse. Il y avait aussi des mots, des phrases entières, des textes longs, des chansons et des contes qui vrillaient mes oreilles et mon cerveau, dans trois langages différents. Le premier était plutôt doux et chantant, assez paisible et hypnotique. Le second était chaud et plus agressif, quand on l’entendait, on avait l’impression que de douces flammes venaient vous lécher les oreilles. Le dernier quant à lui était bien plus violent et bourru que les deux autres et se transmettait à mon esprit par une voix grave et colossale qu’il me semblait avoir déjà entendu. La douleur qui traversait tout mon être était tellement forte que je m’en roulais par terre en gémissant, au loin, j’entendis des battements d’ailes qui bientôt survolèrent la forêt, chose que je n’aurais jamais perçut en temps normal. Puis soudain, tout cessa. Le calme plat s’imposa dans ma tête et mon corps devint totalement insensible. Dans le noir, je me relevais peu à peu, mes muscles se faisaient de nouveaux sentir, engourdis par endroit mais je sentis une force nouvelle m’envahir. Dans mon esprit, pleins de choses nouvelles étaient présentes, et mes idées me semblaient plus claires que jamais. Mon regard aussi était clair, en effet, devant moi, tout était visible comme en plein jour.
Mais qu’est ce qu’il m’arrive ?
Intrigué, je contemplais d’abord mes mains, elles étaient plus fines étaient devenues plus agiles, mes bras, plus forts et mes jambes puissantes. Je touchais mon visage, il semblait plus effilé mais conservait ses traits habituels, quant à mes oreilles, elles étaient devenus pointues et paraissaient bien plus longues que celles de tous les elfes que j’avais rencontré hormis Aïsya. Sans avoir à y réfléchir, je compris que ceci était particulier aux personnes de sang noble. Cela signifiait donc que j’étais le descendant d’une famille honorable et respectable du peuple elfique. Je souris.
Alors aujourd’hui, me voici elfe ! Arilia a t elle souffert autant que moi lorsqu’elle a subit ses propres transformations ?
Cette question me fit frissonner. Je préférais ne pas m’imaginer Arilia, se tordant de douleur, seule dans la chambre de l’auberge ou au fond du puits. La chose que je ne comprenais pas, c’était pourquoi elle était redevenue elfe avant moi alors que j’étais sensé être le premier à m’éveiller. Je fut interrompus dans mes pensées par des battements d’ailes puissants au-dessus de moi et par les appels de la dragonne.
_ Adrien ? Adrien ? Tu vas bien ? M’entends tu ?
_ Tiqui ! Ne t’inquiètes pas, tout va bien, j’ai eu… euh… Un petit euh… Comment dire, accident ! Rien de grave, je ne suis pas blessé !
_ Tu es sûr ?
_ Oui, ne t’en fais pas, je pars tout de suite à la recherche de mon épée !
_ D’accord, n’hésites pas à m’appeler en cas de besoin, je ne peux pas pénétrer cette forêt mais je trouverais toujours le moyen de te venir en aide !
_ D’accord, je m’en souviendrais, maintenant j’y vais, j’ai déjà perdu beaucoup trop de temps !
Sans perdre un instant, je partis d’un bon pas à travers le bois, ma vue étant devenue celle d’un elfe, je n’avais aucune difficulté à voir autour de moi malgré l’obscurité ambiante. Je n’avais par conséquent plus besoin d’essayer d’utiliser mes pouvoirs pour m’éclairer avec une flamme quelconque.
Je progressais dans la Forêt Obscure depuis pas mal de temps sans rencontrer le moindre problème. En revanche, je flairais depuis un certain bout de chemin une odeur nauséabonde, voire putride qui devenait de plus en plus intense à mesure que je la suivais. A n’en pas douter, il s’agissait du parfum habituel des trollotins, j’étais donc certain qu’en suivant cette piste je tomberais sur leur tanière. Un peu plus loin, les arbres commençaient à s’espacer et la lumière à filtrer. Mais je sentais aussi sous mes pieds une vibration encore assez indistincte et je pouvais aussi entendre de manière disparate des coups sourds donnés je ne savais où en dessous de moi.
Ils sont là, quelque part dans les sous-sols de cette forêt ! Il doit bien y avoir une entrée ! Où peut elle se trouver ?
J’eus rapidement ma réponse en trébuchant bêtement dessus. Je m’étalais par terre comme un gamin et me retrouvais le nez le premier dans une flaque de boue nauséabonde. Je me relevais en essuyant mon visage et en me frottant le nez en geignant de dégoût. C’est là que je m’aperçus que je m’étais pris les pieds dans un petit rocher sculpté surplombant une minuscule ouverture. Je venais enfin de trouver l’entrée de l’antre des trollotins, seulement, un autre problème se posait là.
Elle est trop petite pour moi, comment vais je bien pouvoir rentrer ?
Je m’assis et contemplais l’ouverture en réfléchissant. Mais j’avais beau chercher, je ne trouvais pas de solution. Cela m’agaçait, je me levais brutalement et donnais un coup de pied rageur dans le bout de rocher. Vous me diriez, cela est totalement inutile, mais moi je vais vous dire le contraire, cela eut trois effets, mais seulement un était escompté dans ce geste. Premièrement, ça me soulageait, deuxièmement, je me fit tellement mal au pied que je me mis à sauter à cloche pied en tournant sur moi-même. Le troisième effet fut toutefois le plus bénéfique, dans un bruit de cailloux s’entre choquants, le petit rocher s’éleva, formant au fur et à mesure qu’il se soulevait une porte à peine plus haute que moi. Ravis, j’en oubliais ma douleur et me précipitais aussitôt pour regarder à l’intérieur. C’était encore plus noir dedans que dehors. La porte donnait sur un long tunnel, rétrécissant continuellement pour atteindre la taille d’un terrier de renard. Je n’étais pas trop sûr de pouvoir passer, mais je ne voyais pas d’autre issue et je n’avais pas de temps à perdre. Je pris une bonne inspiration d’air pur car celui qui se dégageait de la pseudo caverne puait aussi fort qu’un putois, après quoi j’entrais hésitant. J’avançais dans le couloir de terre et de pierre d’abord debout, puis courbé, à quatre pattes et enfin en rampant car je n’avais plus la place de progresser autrement. Une dague à la main, au cas où je ferais de mauvaises rencontres, je me tortillais dans tous les sens avançant difficilement.
Le passage me semblait de plus en plus étroit et l’air devenait suffocant. L’odeur insupportable qui se dégageait des lieux me tirait au cœur et je me pris plusieurs fois à retenir ma respiration, ce qui avait pour effet de m’essouffler toujours un peu plus et de ralentir ma course. Aux prix de nombreux efforts pour ne pas vomir, je finis enfin par déboucher sur une espèce de caverne plus large et plus haute. Je m’en voyais satisfait de pouvoir enfin me tenir debout, si ce n’était que je devais encore me courber pour ne pas cogner ma tête sur le plafond. Je me relevais alors et regardais tout autour de moi, je constatais avec une certaine béatitude que les parois qui m’entouraient étaient percées de milliers de petites galeries plus ou moins grosse mais toutes taillées grossièrement dans la pierre. Avec le sentiment d’être une sorte de fourmi entrée dans le terrier d’une autre colonie, je partais en exploration de la plus grande ouverture d’où se dégageait une chaleur épouvantable et une odeur plus qu’écœurante, mais c’est de là aussi que venaient les vibrations et les bruits sourds que j’avais perçut à la surface et que je m’efforçais de suivre depuis un long moment. Je me remis en marche prudemment et dû à mon grand damne me mettre à quatre pattes pour pouvoir progresser.
Enfin, la chaleur devenait plus dense et les sons de coups sourds donnés sur ce qui semblait être du métal et un tambour, tous au même rythme se rapprochait à chaque instant. Ou plutôt était-ce moi qui m’en rapprochais. Pour finir, je fis irruption sur un petit plateau de roche solidement taillée. J’entendais des piaillements venant de partout et pris la raisonnable décision de rester couché sur le sol pour ne pas me faire repérer. En observait l’environnement je pus déduire que je me trouvais dans le principal lieu d’activité du repère des trollotins. C’était une immense pièce creusée dans la pierre, très haute de plafond, elle ressemblait plus à une grotte qu’à une pièce par ailleurs. De toutes parts s’ouvraient d’autres petites galeries, comme j’avais vu précédemment, et de celle ci sortaient des petits êtres couverts de pustules, terriblement laids à la peau fripée, verte ou couleur terre, à peine plus haut de deux pieds coiffés de cheveux noir gras et parsemés de ci de là sur leur crâne rugueux.. Je rampais avec prudence vers le bord du plateau sur lequel je me trouvais et jetais, méfiant un coup d’œil en bas. Le plateau surplombait toute une place de village importante et grouillante de trollotins. De là où je me trouvais, la vue était imprenable. Je pouvais de manière précise la plus grosse forge existante. Elle était constituée d’énormes cuves de fonte autour des quelles des dizaines de créatures toutes plus ignobles les unes que les autres s’agitaient, plus loin, de gigantesques soufflets, animés par des trollotins soufflaient des brassées d’air incroyables sur d’immenses flammes s’élevant dans deux cheminées toutes aussi démesurées que le reste du matériel. Des milliers de petits trolls robustes et travailleurs s’activent comme des forcenés dans ce dédale d’engins. A coté, sur une esplanade qui semble être taverne, ces ignobles créatures se reposaient en buvant des bières et en poussant des borborygmes stressants semblant être leur langage.
Quelque chose résonna derrière moi. Des bruits de pas courts et précipités. Vif comme l’éclair, je saisis et me retournais m’accroupissant pour pouvoir faire face aux adversaires probables qui avançaient vers moi. A peine plus tard, je vis surgir de la galerie cinq petits êtres ignobles couverts de pustules et munis de petites masses cloutées à l’aspect redoutable. La plus grande des cinq créatures piailla avec force. Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre qu’elle donnait l’alerte à ses congénères. Mon sang ne fit qu’un tour, rapide comme le vent, j’enfonçais mon épée dans la gorge poisseuse du trollotin dont le cri se termina par un gargouillis d’agonie. Aussitôt, ses camarades, se jetèrent sur moi pleins de hargne. Alors que j’évitais du mieux possible les coups que m’envoyaient mes minuscules opposants, je vis que plus bas, toute activité avait cessée et que tout les trollotins grimpaient maintenant le long des parois à l’aide de leurs griffes acérées. Je venais de décapiter trois de mes adversaires quand un petit groupe arrivé à ma hauteur se précipita sur mes jambes et les entravèrent. Par conséquent, je m’étalais lourdement par terre. Mon épée m’échappa et glissa jusqu’au bord du petit promontoire et tomba tout en bas. Me débarrassant des petits énergumènes à grands coups de pieds, je rampais péniblement et regardais par-dessus le petit plateau. A plusieurs dizaines de pieds plus bas, mon épée s’était brisée en nombreux éclats. Seul et désarmé face au trollotins, je ne savais plus trop quoi faire, quand soudain, un éclat de lumière argentée m’interpella. Je pus voir alors, près des cuves de fontes, l’épée de Falandel, posée sur un support recouvert de velours rouge. Ni une ni deux, je me relevais brutalement, envoyant valser les bestioles qui avaient commencé à s’entasser sur mon dos afin de m’immobiliser. Je pris mon élan et sautais dans le vide. Je fermais les yeux, m’attendant à m’écraser au sol avec la lourdeur d’un ogre avant d’hiberner. Mais ce ne fut pas le cas, l’atterrissage se fit tout en souplesse. Mais les bestioles furent plus rapides. Une grande partie d’entre elles m’attendaient en bas pour m’accueillir. Il se jetèrent sur moi avec ardeur. Je me débattis de mon mieux, distribuant à tour de bras coups de pieds et coups de poings. Mais le nombre me submergea rapidement. Les trollotins m’immobilisèrent. A présent ils me tenaient fermement, m’empêchant de faire le moindre geste. Ils me firent tomber au sol et posèrent ma tête sur une enclume. Le métal brûlant me grilla légèrement la peau, mais c’était bien là le cadet de mes soucis. Au-dessus de ma tête, un des trollotins venait de brandir une épée prêt à frapper. Je me débattis de nouveau, sans succès. Je vis arriver mon heure avec inquiétude. Je fermais les yeux. Pour moi il n’était pas temps de mourir, j’étais encore jeune, j’avais beaucoup de choses importantes à vivre. Je n’avais pas encore demandé pardon à Arilia pour mon comportement, je ne m’étais pas non plus excusé auprès de Sayuri pour mes paroles brutales. Je souhaitais revoir mon père une dernière fois, je souhaitais par-dessus tout le rendre fier et devenir l’homme que j’étais destinée à être. Je serrais les dents. J’entendis la lame siffler, mais elle ne tomba pas. Le trollotins poussa un gémissement furieux et une odeur de cochon grillé vint à mon oreille. J’ouvris les yeux, les autres créatures avaient relâché leur étreinte. Mon ex-bourreau se tordait de douleur, transformé en torche trollienne. Victorieux, je me relevais, me débarrassant des derniers trollotins qui me retenaient vaguement. Ma flamme avait encore frappé, j’ignorais de quelle manière elle était apparût et me promis d’apprendre à contrôler mon pouvoir avant de me précipiter vers l’épée de Falandel. Je saisis le manche de l’arme, poursuivit de près par les bestioles qui s’étaient ressaisis. Empoignant l’épée à deux mains, je fit un grand mouvement circulaire et décapitais une bonne dizaine de trollotins. S’ensuivit alors une bataille féroce, assaillit de toutes pars, par en haut par en bas, de tous les côtés, je trucidais mes adversaires avec une simplicité époustouflante. J’ignorais si ma rapidité et ma souplesse étaient dû à ma métamorphose en elfe ou à la légèreté de mon arme. Parfaitement à l’aise, je décimais les créatures sans faiblir. Les cris fusaient, le sang coulait sur ma lame, bientôt, certains trollotins s’enfuirent tandis que les autres, plus courageux continuaient de lutter. Alors que la petite armée qui s’était formée devant moi commençait à faillir, un bruit de roulement et de pierres s’entrechoquant se fit entendre, aussitôt suivit d’un rugissement sourd ( Chlaguevuc !!! ) à quelques longueurs de moi. Inquiet, je me retournais lentement, ignorant les assauts divers que je recevais. Ce que je trouvais alors en face de moi me glaça le sang. Je vis là un gigantesque troll, il se dressait de toute sa hauteur levant et abaissant rageusement une massue. Aussi laid et puant que ses congénères miniatures, il s’avança vers moi, se léchant les babines l’air affamé. J’écarquillais les yeux, tétanisé. Je me demandais encore comment j’allais pouvoir mettre ce monstre à mort quand un cri furieux retentit derrière moi. Surpris, je regardais par-dessus mon épaule et vis une gamine aux cheveux blonds parsemés de roux, vêtue d’une tunique beaucoup trop large pour elle, courir vers le troll en brandissant une sorte de sceptre nacré trois fois plus grand qu’elle, formant une sorte de crochet au bout dans lequel flottait une pierre précieuse bleutée. La petite fille passa devant moi sans même me prêter un regard. Elle fonçait droit sur sa cible, arrivée à quelques pas de lui, elle bondit et abattit son bâton sur la tête de la créature. L’objet sembla passer au travers du troll, et lorsque la perle bleue qui suivait le crochet lui toucha le crâne, il se mit à hurler avant d’être littéralement coupé en deux. Je restais bouche bée, j’avais du mal à croire qu’une simple gamine puisse faire une chose pareille. La petite se tourna vers moi et soutenu mon regard. Elle était essoufflée et son visage écarlate laissait à peine entrevoir ses tâches de rousseur. Ses yeux émeraudes me fixaient avec insolence. Je continuais de l’observer, toujours assaillit par les trollotins, et mon attention fut attirée par un couinement et un bruit d’éclaboussure. En me retournant, je vis un korrigan au long nez et à l’air malicieux, occupé à achever à coups de poignard les trollotins qui avaient pris la fuite. Je ne savais plus où donner de la tête. D’un coté, une enfant avait abattu de sang froid un troll, et d’un autre, un korrigan massacrait habillement une horde de trollotins.
Finalement, le korrigan eut raison de ses adversaires et il ne resta bientôt plus un seul trollotin en vie, si l’on ne comptait pas ceux qui avaient réussit à s’enfuir. La jeune fille le rejoignit et ensemble ils se concertèrent dans un dialecte qui m’était inconnu. Puis, l’enfant se tourna vers moi et mon contempla de ses grands yeux verts.
_ Salut à toi, vadrouilleur !
_ Euh… Salut…
J’avais été surpris par le ton de l’enfant. Elle avait une voix et une façon de s’exprimer assez mature, et elle me fixait toujours droit dans les yeux de manière oppressante. Je la regardais intrigué, et me décidais enfin à la questionner :
_ Aurais je l’honneur de savoir qui, ton compagnon et toi êtes donc, vous qui m’êtes venus en aide.
J’avais parlé avec le respect et la politesse que j’attribuais plus généralement à un adulte, mais la fillette ne parût nullement gênée, en revanche, elle eut une moue mécontente, mais ne laissa rien paraître de son sentiment.
_ Je suis magicienne, et mon ami Gloërl, le korrigan que tu vois est mon compagnon d’infortune, nous parcourons le pays à la recherche de quêtes et d’aventures !
_ Concrètement, vous êtes des aventuriers !
_ Parfaitement, et toi, en es tu un ?
Je marquais une pause, la question demandait réflexion.
_ Hum, pas tout à fait, on m’a confié une mission, mais elle n’est point rémunérée et c’est de mon plein gré que je souhaite la remplir.
Elle resta silencieuse et me sourit.
_ Alors tu es bien celui que j’ai cherché à retrouver !
J’ouvris la bouche, étonné.
_ Hein ? Comment cela ?
_ Je t’ai déjà rencontré Adrien Fermafeu, mais tu ne me reconnais certainement pas, j’étais seule à ce moment là et n’avais pas la même envergure. Lorsque je t’ai connu, il me semblait bien que tu n’étais pas une personne ordinaire, et les événements qui ont suivit n’ont fait que confirmer mes soupçons ! Cependant, j’ignorai encore si tu étais la personne que je recherchais, il se trouve que j’ai la preuve que oui !
Elle avait un débit de parole incroyable qui m’avait totalement prit au dépourvu.
_ Euh… Je n’ai pas tout saisi…
Elle indiqua alors le cadavre du trollotin que j’avais calciné.
_ Ce corps a été brûlé par des flammes de nature magique !
Puis elle pointa son doigt sur l’épée de Falandel.
_ Et cette épée est l’héritage transmis d’élu en élu !
Cette fois, les choses furent un peu plus claires dans ma tête. Cette fille était assez singulière, et certains signes ne passent pas inaperçus, elle était celle qui devait m’aider dans ma quête, c’était un guide.
_ Serais tu, par hasard, la fille du Seigneur Durtane, et aussi sœur des princes Ulrich et Sequin Makenbourg ?
Ses yeux pétillèrent.
_ C’est exactement cela ! Je me nomme Jessie, Jessie Makenbourg, et je suis princesse magicienne de mon état !
Quelque chose me perturba dans sa présentation et il me fallut un certain temps avant de savoir quoi exactement.
_ Hum… Jessie, Jessie… Où diable ai je donc entendu ce nom ?
Je marquais un temps de réflexion soudainement interrompu par la jeune fille qui ne se retint pas de hurler à pleins poumons, me faisant bondir de ma position.
_ JESSIE , LA FILLE DU VILLAGE !!! CA NE TE DIS RIEN ?
Elle était redevenue écarlate et ses yeux lançaient des éclairs. Je la regardais et fis le rapprochement, éberlué.
_ Attends… Tu veux dire, cette Jessie ?
_ Bien sûr CETTE Jessie, qui d’autre ?
_ Mais… La dernière fois, tu n’étais un peu… Enfin… Plus… Vieille ?
Elle me lança un regard rageur et resta silencieuse un instant.
_ Oui j’étais plus « vieille », mais une maudite sorcière m’a jeté un sort alors que je cherchais un moyen pour soigner mon père à la suite duquel, à partir du moment ou je viens à employer la magie, je rajeunis de 6 ans, tandis que mon dragon compagnon, Gloërl se change en korrigan ! Et je te conseille de ne pas esquisser ne serait ce qu’un sourire ou je te farcis la tête avec de la chaire de troll !
_ Ca va, ça va, je n’allais pas en rire ! Pour qui me prends tu voyons, cela n’a rien de drôle, je dirais plutôt, curieux… Surprenant. fis je en me mordant la lèvre pour ne pas rire.
Jessie ne parût pas très convaincue, mais elle ne fit pas de commentaires. Elle avait l’air pensif. Gloërl poussa un couinement, la sortant de sa rêverie. Elle se tourna vers lui un moment et il sembla l’inciter à quelque chose de particulier. Jessie acquiesça et revint à moi.
_ Gloërl a raison ! J’en oublie mon devoir !
Je la regardais, intrigué.
_ C’est à dire ?
_ J’ai voyagé à travers le pays pour trouver un remède au mal de mon père, aujourd’hui, si tu le connais, c’est qu’il t’a très certainement transmis le message qu’il contient dans son cœur depuis des siècles. Par conséquent, il est sans aucun doute mort à l’heure qu’il est. Plus rien, hormis mes frères qui se débrouillent bien seuls ne me raccroche à mon château. C’est pourquoi, me voici dans l’obligation de poursuivre la mission qui m’a été confiée par la personne la plus importante qui soit, lors de mon périple.
Je fis une pause. Je ne voulais pas la contrarier en confirmant ses soupçons au sujet de son père.
_ En clair, quelle est cette fameuse mission ?
_ Je me dois de t’accompagner dans ta quête, étant la fille de celui qui jadis fut compagnon de route de tes prédécesseurs.
_ Vraiment ? Ton père avait accompagné les anciens élus ?
_ Oui, et c’est pourquoi c’est à lui qu’a été incombé le devoir de te transmettre ce message que lui seul avait la capacité de divulguer.
_ Comment ça ?
_ … Il demeure dans le passé de notre pays, lors de la Grande Guerre, un mystère que seuls ceux qui furent présents connaissent le secret, mais ceux ci sont dans l’incapacité totale de le concéder. Seul mon père, qui reçut le devoir d’éviter au monde de recevoir les même blessures qu’autrefois pouvait t’en parler. Mais pour cela, il disposait d’un temps restreint, au bout duquel sa vie était destinée à s’achever.
Je ne comprenais pas vraiment comment une telle chose était possible, mais j’avais vu, vécu et entendu tellement de choses plus absurdes les unes que les autres en l’espace de quelques jours que je ne cherchais plus à éluder ce genre de mystère.
_ D’accord… Et quel message !
_ Tu ne l’as pas compris ?
_ Je dirais qu’il n’était pas exceptionnellement clair !
_ Plus précisément ?
_ Eh bien, il s’agissait d’une histoire de sceau à briser avant « qu’il ne soit trop tard ».
_ Curieux, je n’ai jamais entendu parler de sceau, mais « elle » saura sûrement mieux te renseigner.
_ Qui ?
_ La personne qui m’a confié ma propre mission et qui souhaiterait de parler.
_ Ah oui ? Elle souhaite me parler ! Et où puis je la trouver cette personne puisqu’elle n’est pas capable de se déplacer jusqu’à moi pour me dire ce qu’elle a à dire ?
_ Ne le prends pas comme ça ! s’indigna Jessie. Elle est très occupée, son devoir est de la plus haute importance, elle fait tout son possible pour nous venir en aide ! Ne lui reproche rien, ça n’est pas évident pour elle !
_ D’accord, je ne dirais plus rien sur cette charmante personne qui a tant de responsabilités.
La jeune fille me lança un regard lourd. Puis elle se tourna brusquement et m’indiqua la grande porte de laquelle était sortit le troll.
_ Là bas, elle m’a dit qu’elle se trouverait dans un endroit peuplé de trésors au moment où je te retrouverai !
_ Peuplé de trésors ? répliquais je ironique. Si ce qu’elle entend par trésor est un tas de chaire putride et d’excréments abandonnés par le troll qui vivait ici, alors c’est bien par-là !
_ Tu es vraiment stupide ! me lança t elle. Dans une caverne de troll qui vit avec des trollotins, on peut être sûr que c’est là qu’ils entreposent tout leur butin, du métal le plus précieux aux lames les plus puissantes ! Alors maintenant suis la galerie jusqu’à ce qu’elle te mène à la salle aux trésors, et ne fais pas de remarques désobligeantes veux tu ? me coupa t elle avant que j’en ai eu le temps. Je t’attendrais ici avec Gloërl !
_ Tu ne viens pas avec moi ?
_ Non, je n’ai pas à entendre votre conversation, elle ne me concerne pas !
_ Très bien, dans ce cas, je m’aventurerai seul dans cette antre nauséabonde. M’exclamais je en pointant mon épée en direction de la porte.
Puis, sans attendre, je pris le chemin indiqué et, couvrant mon nez de ma chemise tant l’odeur qui se dégageait du lieu me soulevait le cœur, je pénétrais dans la sombre caverne.
L’odeur était vraiment insoutenable, je ne savais pas depuis combien de temps je progressais dans ce couloir, mais je commençais à en avoir assez. La tête me tournait, et j’avais envie de vomir. La caverne était très sombre, et les larmes de dégoût qui me noyaient les yeux m’empêchaient de voir clairement, limitant mon champ de vision. Soudain, je trébuchais sur une masse informe qui émit un son gluant que je perçus avant de m’étaler au sol ce qui fit glisser ma chemise de mon nez. L’instant suivant, je bondis sur mes pieds et couvrais prestement mon nez après l’avoir frotté furieusement. Je venais d’atterrir la tête la première dans la chose ignoble qui m’avait fait tomber. L’odeur était épouvantable. Je me penchais pour voir de quoi il s’agissait et découvris avec horreur un cadavre humain à demi dévoré qui avait visiblement était laissé à l’abandon et qui moisissait là depuis un certain temps. C’était cette chaire pourrissante et celle de tous les autres corps morts qui envahissaient la caverne qui dégageaient une telle senteur. Dégoûté, je contournais les reste humain et poursuivis mon chemin en slalomant entre les différentes dépouilles que je rencontrais. Au bout d’un moment, je me mis presque à courir tellement l’envie de fuir cet endroit m’assaillait. Enfin, je vis une lourde porte de bois pourrit se dresser devant moi. Je me précipitais dessus et tentais de la pousser. Celle ci ne s’ouvrit pas. Je fis une nouvelle tentative, sans succès. La porte était dans un état monstrueux, l’humidité avait fait gonfler le bois et rouiller les gongs. Je me demandais comment les trollotins faisaient pour y entrer quand je vis une petite porte dans un bien meilleur état qui s’ouvrait sur la première. Je souris. Mais mon humeur chuta de nouveau lorsque je m’aperçus que l’ouverture était trop petite pour moi. J’émis un grognement. Je me mis à tourner en rond sans but concret. Si cette fameuse personne si importante qui souhaitait me rencontrer était là, elle pouvait au moins avoir l’amabilité de m’ouvrir. Je voulus frapper, mais le bois était tellement ramolli que ça n’émit qu’un son mou. Heureusement, j’avisais un tas de vieilles ferrailles rouillées abandonnées dans un coin. Je m’emparais d’une longue barre de fer et m’en servis de levier. J’enfonçais la barre au niveau de la poignée. Je poussais dessus doucement, puis, voyant que ça ne cédait toujours pas, j’y mis le triple de force. La poignée lâcha sans que je ne m’y attende et je m’écrasais contre la porte emporté par mon élan. A moitié sonné, je me relevais pitoyablement en me massant le visage. Reprenant mes esprits, j’entrais enfin dans cette fameuse salle aux trésors. Et quelle fut ma surprise quand je découvris une immense pièce soigneusement tapissée de tentures rouges et dorées, et au sol noyé sous les pièces d’or, les armes redoutablement acérées et magnifiquement forgées, de pierres précieuses et de bijoux. J’ouvris grand la bouche ébahit. A ce moment là, une voix résonna :
_ La porte ! Ferme donc cette porte, l’odeur est insupportable ! Ca va me rendre folle !
La voix était celle d’une femme, à la fois douce et autoritaire dans laquelle se sentait une pointe de dégoût. Elle retentissait avec puissance dans la salle des trésors tout en conservant son féminisme. Sans chercher à rouspéter, intimidé par la prestance de cette voix, je fermais la porte en la tirant du mieux possible vers moi, puis je me retournais vers la pièce en cherchant des yeux la personne qui me parlait.
_ Enfin ! Quelle curieuse idée ai je bien eu de te donner rendez-vous dans ces lieux ! Cette salle est la seule où l’air est à peu près respirable !
Au milieu de tous les trésors, entourée d’un nombre d’armes à l’aspect plus redoutable les unes que les autres, un fauteuil majestueux se dressait de toute sa hauteur. C’est là qu’elle se trouvait, minuscule parmi l’immensité du siège. C’était une femme comme je n’en avais jamais vu. Elle était d’une beauté surprenante. Sa peau était blanche, ses longs cheveux noirs masquaient en partie son œil gauche et descendaient jusqu’à ses genoux, ses yeux avaient la couleur de l’or. Elle avait de longues oreilles pointues. Elle arborait une longue tunique rouge sombre et portait une curieuse lance. Elle venait de se lever et me regardait. Elle était plus petite que moi mais dégageait une puissance à couper le souffle. Je la contemplais, totalement muet d’admiration. Elle me sourit d’un air maternel. Cela eut finit de me tranquilliser et j’eux une soudaine confiance en cette femme inconnue à l’aspect si royal. Elle s’avança vers moi et s’arrêta face à moi. Sa voix était devenue plus paisible lorsqu’elle parla.
_ Pardonne-moi pour cet accueil peu agréable, mais mon odorat est très sensible, et la puanteur de ces lieux m’est insoutenable !
Je continuais de la fixer, sans rien dire, subjugué par sa majesté. Elle me sourit de plus belle, ses yeux reflétant une infinie douceur.
_ Quoiqu’il en soit, je suis ravie de te rencontrer Adrien.
Il me fallut un peu de temps avant de me remettre les idées en place.
_ Euh je… Oui, je… moi aussi Ma Dame.
J’étais réellement très intimidé par cette femme. J’avais le sentiment de m’adresser à une déesse.
_ Tu te demande sans aucun doute qui je suis pour me permettre de te faire déplacer ainsi plutôt que de venir à toi ?
_ Euh… Oui, un peu…
Jamais je n’aurai osé lui dire ce que j’avais dit d’elle à Jessie, les dieux m’auraient sans doute foudroyé d’offenser cette reine.
_ Je me nomme Kaïa Kalechkovna, Impératrice de Draconus.
Elle avait dit cela d’un ton simple et posé sans prétention ni vanité. Je venais alors de réaliser qui se tenait réellement devant moi. Il s’agissait de l’être le plus respecté de la dimension de Draconus. Draconus est une dimension peuplée de mondes différents, dont le notre. Sur cette dimension a toujours régné une impératrice, désignée par les dieux qui ont régit la vie et tous les mondes. A chaque fois que l’une d’entre elle meurt, elle est aussitôt remplacée. Ce pouvoir, ou plutôt ce devoir de faire tenir l’ordre sur Draconus et de protéger ses différents peuples n’est pas transmis par le sang. La nouvelle impératrice est toujours choisie avec parcimonie, elle est désignée selon sa bonté, sa sagesse et son cœur, quelque soit son espèce ou sa race. Cette femme qui se dressait devant moi était donc la personne la plus importante de notre univers, presque au niveau des dieux. Elle a droit de vie ou de mort sur quiconque, personne ne peut l’atteindre, elle est une véritable muraille, mais ne fait pas l’histoire. Elle ne fait qu’influencer ses sujets sur leurs actes, mais n’interviens que très rarement personnellement. Voilà pourquoi elle souhaitait me voir. Moi aussi elle devait m’« influencer » afin d’aider mon peuple.
_ Je suppose que tu n’es pas sans connaître le devoir qui m’incombe.
Je me repris un peu et pus enfin articuler normalement. Je me sentais cependant très petit et infiniment insignifiant face à elle.
_ Evidemment, qui n’a pas entendu parlé de la Dame qui règne avec tant de sagesse sur Draconus.
Elle me sourit simplement avec modestie.
_ Alors tu sais que je suis au courant de tout ce qui se passe ici, cependant, je ne permettrais d’agir que si nécessaire, aussi je ne puis te révéler bien des choses, mais je serais présente tout le long de ton parcours afin de te venir en aide si besoin, car il est de mon devoir de veiller à ce que la défaillance de la Cinquième Impératrice ne se reproduise pas.
_ Je… Certes, et je ne doute pas une seule seconde de vous !
_ Adrien, je suis Impératrice, mais je n’en restes pas moins une femme comme une autre, tu le sais aussi bien que moi, toi qui es de sang royal, alors ne joue pas sur les flatteries inutiles, je souhaiterais que nous entretenions dans une relation plus conviviale. Tu ne crois pas ?
_ Euh… Bien sûr… fis je en rougissant légèrement.
_ Alors parles moi comme tu parlerais à une amie, je préfèrerai.
Le sourire qu’elle me tendit à ce moment là finit de me séduire.
_ D’accord. répondis je simplement.
_ Bien ! Asseyons-nous, nous serons plus à l’aise.
Elle murmura quelques mots étranges et deux petits fauteuils apparurent. Elle s’installa et je fis de même.
_ Voilà, nous pourrons parler plus simplement ainsi.
_ Oui…
Silence.
_ Alors ? De quoi vouliez v… Euh… Voulais tu me parler ?
_ Eh bien voilà ce que j’attendais, je me suis demandé un instant si tu te déciderais à me parler !
_ Euh…
Cette femme était assez curieuse, je ne l’avais jamais imaginée ainsi et je dois avouer que j’étais agréablement surpris par sa modestie et sa sympathie.
_ Ca y est je m’y remets ! s’exclama t elle en me faisant sursauter par son changement de langage. Je n’y crois pas, il faut toujours que je perde mon temps à vouloir faire les choses simplement, ce qui en fait les complique !
Elle fronça les sourcils d’un air exaspéré, changeant complètement son attitude, rendant sa compagnie encore plus agréable. Je souris, amusé par ce soudain revirement.
_ Excuses moi, j’ai dû te paraître froide et distante, mais je n’arrive pas à me faire à mon statut, tu sais, ça fait peu de temps que je suis impératrice, et je ne supporte pas de me conduire comme telle, dans mon pays, j’étais fille de reine et l’on souhaitait toujours que je me tienne comme une princesse et tout et tout ! Enfin, tu vois le genre !
_ Oui, je vois exactement ! fis je amusé.
_ Enfin, je m’égare, je m’égare, mais je ne suis pas là pour m’amuser, j’ai encore un nombre incalculable de choses à faire ! Bien, bien, bien, ce que j’avais à te dire n’étais pas pourtant exceptionnellement important, mais je pense que c’est quand même utile.
_ Oui ? demandais je à la fois curieux et amusé.
_ Eh bien je voulais simplement te faire part d’un élément essentiel à ta quête.
_ Donc à part cela, ça n’est pas important ?
_ Hum… Concrètement, ce que je vais te dire est juste un petit coup de pouce pour t’aider à avancer plus rapidement, ça nous permettra de gagner du temps avant qu’il ne soit trop tard !
_ Pourquoi trop tard ?
_ Qu’importe, nous n’en sommes pas là pour le moment ! Et j’ai de moins en moins de temps.
Elle parût soudainement pressée.
_ Je suis désolée, on a besoin de mon aide à Dolegny ! Bon écoutes moi simplement !
Elle se leva l’air préoccupé, je la suivis du regard.
_ Donc, ton dragon, Gortak ne se trouve vraiment pas loin, il est euh… Près de Durence, le village nain qui se situe à proximité de Valennes. Tu le retrouveras facilement, un ami sera là pour te guider !
_ Tu sais où est mon dragon ? Mais alors dans ce cas, tu ne saurais pas me dire où sont les trois autres ?
_ Je suis navrée Adrien, mais je peux pas me le permettre, de plus, je n’ai plus vraiment le temps, tiens !
Elle me jeta une sorte de longue griffe métallique.
_ Qu’est ce que c’est ? questionnais je en contemplant l’objet.
_ Une griffe draconienne, comme celles que portaient tes prédécesseurs, sauf que tu es le seul des quatre à en posséder une ! Celles de vos ancêtres ont été détruites lors de la guerre. C’est une arme redoutable, elle permet à ton dragon de fusionner sa force à la tienne en cas de besoin. Je l’ai forgée moi-même, je tâcherai d’en fournir à tes compagnons lorsque j’en aurais l’occasion, en attendant, saches qu’il est important que tu ne t’en sépares jamais. Cette arme a la particularité d’être en partie liée à mon esprit, si tu as besoin de moi, il te suffira juste de m’imaginer à tes cotés, et j’arriverai dans les plus brefs délais. Enfile là avant de la perdre.
Je mis la griffe à mon doigt et observais l’objet, il semblait fait d’un simple métal et n’avait rien d’impressionnant, mais il avait un aspect que j’appréciais.
_ Méfie-toi, elle est acérée, tu te feras très vite à sa présence et tu mettras peu de temps à savoir t’en servir, viens maintenant, je vais t’accompagner dehors avant de partir, je ne peux pas me permettre de t’imposer une nouvelle fois le supplice du parfum trollien.
Elle m’attrapa le bras et la seconde d’après, je me retrouvais seul à l’entrée cachée de l’antre des trollotins. Pris au dépourvu, je me demandais un instant si je n’avais pas tout bonnement rêvé, mais la griffe à mon doigt me prouva que non.
image :
Kaïa
Dessin : Moi
Couleur : Arfel


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